Banque islamique: de la propagande a la realite, partie 3/3
En désaccord avec le système d’épargne et d’investissement tel qu’il est pratiqué en France aujourd’hui (tant sur le fond que sur la forme), il nous faut réfléchir à des solutions alternatives, plus justes et plus respectueuses de chacun.
Un tel système d’épargne devait respecter le droit musulman (qui a, entre autres, la vertu de garantir l’équité entre les partenaires), être un moteur positif pour l’environnement économique, social et naturel dans lequel il est développé et s’insérer pleinement dans les cadres que prévoit la loi française pour les entreprises et les associations.
Le modele coopératif, en 10 points :
Voici les étapes les plus importantes d’un projet de coopérative financière, avec quelques chiffres pour rendre les choses plus concrètes :
1) Un groupe de personnes (10 à 15 pour commencer, par exemple) réunissent une partie de leur épargne (disons 50000 euros en tout). La somme constitue le portefeuille d’investissement de la coopérative.
2) Quelques membres du groupe sont choisies pour gérer l’argent réuni. Nous pouvons choisir, dans notre exemple : un juriste, un comptable fiscaliste et un financier.
3) Le portefeuille est divisé en 10 bourses de 5000 euros (ou 5 de 10000 euros, selon le choix du groupe)
4) Les bourses sont investies dans des projets différents : un pharmacie, un restaurant, une entreprise de livraison, une association de soutien scolaire, une salle de sport, …
Chaque projet a un profil de risque/rentabilité différent : la pharmacie gagne par exemple plus d’argent en hiver, alors que le restaurant exploite sa terrasse et réalise un plus gros chiffre d’affaire en été. L’entreprise de livraison a des clients réguliers et présente un risque d’investissement moindre. Enfin, l’association de soutien scolaire, ne réalise pas de bénéfices (pas chiffrables en euros en tout cas), mais a un impact social positif.
L’allocation du portefeuille est faite en prenant en compte ces différences de risque/rentabilité entre les projets, pour faire en sorte que les pertes potentielles des uns soient compensées par les bénéfices des autres.
5) Chaque bourse est investie dans un projet, selon un type de partenariat:
on choisit par exemple de prêter une bourse à l’association de soutien scolaire pour une durée d’un an à un taux 0 (sinon ça ne serait pas un prêt mais une location usuraire…), sur le format Qard.
On « investit » dans le restaurant en prenant des parts dans le capital de l’entreprise pour une durée d’un an, soit dans le cadre d’une Mousharaka (l’entrepreneur et les investisseurs apportent des capitaux), soit via une Moudaraba (l’entrepreneur apporte son expertise et les investisseurs apportent les capitaux). En contrepartie de notre investissement, nous toucherons une part proportionnelle des bénéfices ou nous assumerons une part proportionnelle des pertes.
Nous sommes donc dans une vraie logique de partenariat et d’entraide économique. L’intérêt (sans mauvais jeu de mot) de la cooperative va dans le même sens que celui des entrepreneurs, et les membres de la cooperative sont également là pour les aider et leur donner notre avis aux entrepreneurs en cas de coup dur : les compétences des membres du groupe (marketing, vente, informatique, comptabilité, mathématiques, droit, …) sont toujours disponibles pour donner quelques conseils.
6) En fin d’année, un bilan est réalisé des projets auxquels la cooperative a participé :
Projet A :
Somme investie en début d’année: 5000 euros
Valeur de la part en fin d’année : 5500 euros
Resultat : un benefice de 500 euros
Projet B :
Somme investie en début d’année: 5000 euros
Valeur de la part en fin d’année : 4700 euros
Resultat: une perte de 300 euros
…
Projet Z :
Somme investie en début d’année: 5000 euros
Valeur de la part en fin d’année : 5000 euros
Bénéfices : 0 euros
En additionnant les gains et les pertes de chaque projet, on aboutit à une valeur totale du portefeuille de 54000 euros, par exemple, et chaque membre du groupe d’investissement touche une part des bénéfices proportionnelle à ce qu’il a investi (c'est-à-dire que si j’ai investi 5000 euros, soit 1/10e du capital, je touche 400 euros de dividende, soit 1/10e des benefices nets).
7) La Zakat el Mal (2.5% de l’épargne) peut également être incorporée directement dans le système de coopérative et versée à des associations habilitées ou directement aux ayant-droits.
8) Dans notre exemple, les entrepreneurs beneficiants du financement par la cooperative s’aident les uns les autres par notre intermédiaire sans même s’en rendre compte : les bénéfices de la pharmacie ont par exemple compensé les pertes du restaurant, etc… Par ailleurs, les entrepreneurs qui bénéficient de la cooperative cette année pourront être des investisseurs dans la coopérative dès l’année suivante, et ainsi participer positivement à la dynamique du système.
9) C’est donc un véritable cercle vertueux qui se met en place au fil des investissements :
- les investisseurs sont responsabilisés quant à l’usage qui est fait de leur argent, et ils l’orientent volontairement vers l’entraide de ceux avec qui ils vivent.
- l’ensemble des investisseurs et des entrepreneurs favoriseront davantage les entreprises et associations qui participent au réseau de la coopérative (le restaurateur va à la pharmacie, les élèves du soutien scolaire vont également à la salle de sport, la pharmacie utilise l’entreprise de livraison pour ses urgences, et ainsi de suite, …)
- une fois l’étape d’incubation dépassée, la coopérative peut s’agrandir et ainsi élargir le réseau d’entraide économique, tout en servant d’exemple et de support à d’autres coopératives dans d’autres régions, au-delà même de la communauté musulmane…
10) L’existence d’un système économique juste, qui respecte l’environnement, ne laisse personne sur le bord de la route et participe au développement social, fait voler en éclat le modèle capitaliste classique qu’on nous présente malhonnêtement comme étant le seul viable, le seul possible. Réussir à faire vivre une telle initiative, avec l’aide de Dieu (swt) et conformément à l’éthique musulmane, c’est réaliser la démonstration, définitive et sans appel, que le système économique dans lequel on essaie de nous enfermer est bien ce que l’on pensait de lui : une imposture destinée à faire prospérer un petit groupe aux dépens du reste du monde.
En mettant en place ce modele, on remplace de maniere positive la fonction d’epargne et d’investissement que remplit aujourd’hui la banque.
Reste deux fonctions essentielles de la banque qu’il nous faut traiter :
Le financement immobilier :
En dehors du systeme d’achat + revente avec marge que realisent les banques islamiques aujourd’hui (et qu’une partie de la communaute musulmane decrit aujourd’hui comme une « solution de contournement » des interets bancaires), serait il possible de trouver une vraie alternative, qui remette en cause a la fois le systeme des credits ainsi que l’esprit qui y preside ?
En s’inspirant de l’idee du modele cooperatif, deux solutions semblent sortir du lot (parmi une dizaine de solutions acceptables):
- la musharaka immobiliere : 10 personnes achetent un bien immobilier coutant 100 000 euros en formant une SCI (societe civile immobiliere). Tous ont des situations personnelles differentes : l’un finit ses etudes, l’autre travaille mais vit chez ses parents, un autre encore est marie sans enfants et vit dans un studio qu’il loue, etc… et l’un d’entre eux est marie et a deja des enfants. Il apparaît clair que chacun des membres de la SCI n’a pas besoin d’une maison immediatement et dispose d’une somme mise de cote. Dans la gestion de cette difference de besoin reside le principe du montage. Dans cet exemple, le couple marie avec enfants est l’accedant a la propriete finale du logement. Au debut, il possede 1/10e de la maison + le droit d’y habiter. Chaque annee, il rachete une part en respectant un ordre de priorite determine par l’evolution des besoins des autres membres. Par exemple, la deuxieme annee, il rembourse l’autre couple (jusque la sans enfants) qui vient de feter une tres heureuse nouvelle, al hamdulillah, et qui souhaite maintenant acquerir un bien. Cette meme annee, le jeune diplôme qui vivait encore chez ses parents, projette de se marier insha Allah et d’avoir des enfants, et ainsi de fonder une famille l’annee suivante, etc…
En rachetant une part chaque annee, la famille peut ainsi pleinement acquerir le bien en 10 ans, sans qu’aucun interet ne soit verse. Le prix de rachat des parts peut etre determine soit par une moyenne des estimations du bien par des agences chaque annee, soit par le recours a un indice immobilier. Ainsi, si la valeur du bien passe a 10 5000 euros apres deux ans, il parait legitime que le prix de rachat de part pour cette meme annee soit de 10 500 euros. Le versement d’un loyer est egalement acceptable, dont le « proprietaire en devenir » se re-verserait indirectement une part proportionelle au nombre de parts deja acquises dans son logement (la premiere annee 1/10e, puis 2/10e, etc jusqu'à ce que la part de loyer deboursee tombe a zero l’annee ou il a fini de racheter toutes les parts).
Ce montage a le merite de pouvoir etre mis en place immediatement et d’offrir une methodologie totalement opposee a celle des interets bancaires. Il cree un lien social d’entraide entre les membres et leur permet d’utiliser leur epargne positivement, tout en preparant eux meme une possible future accession a la propriete. Un organisme independant peut se charger de mettre en relation les membres d’un cercle et de les aider dans les formalites (etalement des rachats de parts, conseil juridique et notarial, etc…). Une cooperative de ce type fonctionne deja a Toronto, dans un format simplifie, et a finance deja plusieurs centaines de logement sur ce principe.
- la musharaka en communaute : un groupe de familles formule un projet de vie dans lequel ils souhaitent vivre ensemble. Ils mettent en commun leurs economies pour acheter un terrain (ou un immeuble a rehabiliter) et demarrer le projet.
Une entreprise de construction/travaux est partenaire du projet et accepte, dans une certaine mesure, d’echelonner les paiements qui lui sont dus. La premiere annee, 10 familles investissent et les travaux de gros-œuvre commencent. Les travaux sont organises en faisant l’un des choix suivants :
a) On met l’accent sur la rapidite de livraison de l’ensemble des logements. Dans ce cas, les familles acceptent l’idee de rester dans leur logement actuel et d’enmenager toutes en meme temps 3 a 4 ans plus tard.
b) On met l’accent sur la rapidite de livraison des logements un par un. Dans ce cas, la (ou les) premiere(s) famille(s) peut enmenager tres rapidement (12 a 18 mois plus tard), et ainsi economiser le cout du loyer, puis les autres familles dans les annees suivantes, etc. Mais, dans ce cas, la conclusion du projet final est un peu rallongee.
Une serie de possibilites se rajoute au projet : terrain de jeu pour les enfants, espace commun avec activites familiales et religieuses, bibliotheque commune, organisation d’une creche ou d’une ecole familiale, bref, tout un projet de vie a construire autour du modele familial musulman et de la mise en commun de competences jusque la isolees.
Les islamophobes laicards pourront crier (voire aboyer) au communautarisme mais, jusqu'à preuve du contraire, les Musulmans font ce qu’ils veulent de leur argent et cette forme de vivre-ensemble n’exclut, a aucun moment, les non-Musulmans, pour peu qu’ils respectent une certaine ethique et un projet de vie.
Les services bancaires conventionnels :
Si nous arrivons a converger vers un systeme economique ou il ne reste aux banques que la gestion des chequiers, des cartes de paiement et des virements automatiques, alors nous pourrons considerer, insha Allah, que l’essentiel de la tache est accomplie. Pour en finir avec elles, si on le souhaite vraiment, on pourra favoriser les echanges d’argent au lieu des moyens de paiement indirects. On convergera alors progressivement vers un systeme d’economie reelle ou la fonction bancaire sera reduite a sa plus simple et plus utile expression : celle d’intermediation monetaire (transferts internationaux, securite des paiements, etc).
L’objectif gobal, en fait, est celui que propose l’Islam quand il traite des choses materielles et de la vie d’ici bas: chercher un equilibre entre le mode de vie que l’on choisit, l’environnement dans lequel on l’accomplit, en gardant bien sur a l’esprit qu’il n’est qu’un monde materiel, une emulation et une experience sensorielle destinee a nous eprouver. L’argent et la richesse prennent alors une valeur de moyen.
Nous sommes responsables de la facon dont nous nous le procurons.
Nous sommes responsables de l’usage que nous en faisons.
Or, les prescriptions de l’Islam ayant trait a l’economie, au vivre ensemble et au respect de l’environnement sont les seules qui garantissent a tous et a toutes la securite, le bonheur et un horizon de vie durable pour les generations a venir, si « durable » voulait encore dire quelque chose, tant notre statut sur cette terre est precaire, car Dieu (swt), dans sa toute puissance, peut nous en supprimer tout aussi facilement qu’Il nous y a place la premiere fois.

